Flux
Articles
Commentaires

Pure haleine vierge

La mauvaise haleine pourrit la vie de Lisa, infirmière dans un grand hôpital de la capitale. Elle  est blonde, athlétique et sauvage. Ses passions sont l’escalade, la moto et les tatouages. Elle a un sourire qui ravage. Au sens propre comme au figuré, les hommes tombent à ses pieds lorsqu’elle ouvre la bouche.

Je l’ai rencontrée lors d’une visite médicale, pour des petits soucis de santé qui n’intéresseront le lecteur que pour cette anecdote sulfureuse. Lisa se chargeait de récolter les habituels renseignements concernant mon passé médical, mon lieu de vie, mes assurances, etc.

Je n’ai rien d’un grand timide, mais son haleine de phoque m’a pétrifié. Comment une aussi belle fille peut-elle se laisser aller ainsi? Au milieu des effluves de désinfectant propres à tous les hôpitaux, son parfum pestilentiel choquait. J’ai regardé par la fenêtre, à la recherche d’inspiration. Il me fallait convaincre cette demoiselle de prendre soin d’elle, sans la vexer.

Une corneille s’est posée sur le rebord de la fenêtre aux persiennes à moitié baissées. Si cela était un signe, je n’ai pas su l’interpréter. J’ai attendu quelques instants, et j’ai pensé à vous, fidèles lecteurs de ce blog. Je lui ai parlé de ce site, de mon parcours, pendant qu’elle préparait mon bras à une prise de sangUne infirmière à mauvaise haleine.

Quelque peu goujat, mais craignant de succomber à son haleine putride, je ne l’ai pas laissé beaucoup parler. Mon “tableau de chasse” partagé, je lui ai demandé si elle était célibataire. Elle a rougi et acquiescé en silence. Sa réponse ne m’a pas surpris. Les hommes la fuient dès qu’elle parle, la pauvrette.

Lisa succombait peu à peu à mon charme désormais légendaire. Elle cherchait des prétextes pour s’attarder auprès de moi, alors que son travail à mes côtés était terminé. Il était temps de passer à l’attaque directe. Je lui ai saisi le poignet, l’ai fixée et lui ai dit:

— Vous savez, il y a des moyens de supprimer votre mauvaise haleine. Râclez-vous la langue, par exemple, plusieurs fois par jour. Je peux m’en charger, si vous voulez.

Les femmes ne résistent pas à mes clins d’oeil. Je lui aussi conseillé de suçoter, à défaut d’autre chose, des clous de girofle ou du persil. C’est assez efficace, d’habitude.

Dans le cas de Lisa, toutefois, je ne sais pas si mes conseils se sont révélés utiles. Je n’ai pas l’intention de provoquer une nouvelle rencontre, mais qui sait si le destin de Lisa ( ;) ) et le mien ne sont pas liés.

Malgré une certaine allergie aux technologies de pointe, il m’arrive de les utiliser pour effectuer de nouvelles rencontres. Je traîne donc un peu sur le sordide facebook. Comme tout le monde ces derniers jours, j’ai assisté à la déferlante de couleurs en statut. Intrigué par ce mouvement, j’ai essayé d’en savoir un peu plus. J’ai envoyé un message à  la plus récente de mes “amies”, Amelle, en lui demandant des explications.

“Hihihi je peu pa te dir, C 1 secre mdr”. Parmi mes nombreux talents, celui de polyglotte m’a souvent rendu service. Là je coinçais, pourtant. Plutôt que de lui avouer mon incompréhension, je lui ai proposé de se retrouver pour boire un verre en ville. Elle m’a répondu “wé ta l’R d1 bogoss”. Je lui ai précisé le lieu et l’heure et je me suis préparé.

Vu le langage de la demoiselle, le costard n’était pas approprié. J’ai enfilé un jean élimé, une chemise sport et mon vieux blouson en cuir. Quelques gouttes de Kouros pour sentir bon et j’ai décollé.

Amelle m’attendait déjà, assise sur un canapé moelleux, un café fumant sur la table basse devant elle. Je me suis approché d’elle, lui ai posé une main sur l’épaule et lui ai fait la bise. Elle m’a invité à m’asseoir à ses côtés et nous avons échangé des banalités le temps que je commande et boive mon café. Elle était renversante. De longs cheveux bruns soyeux, des yeux noisettes pétillants de joie de vivre, des pommettes volontaires, une taille fine et des jambes élancées ornaient une personnalité dynamique. Le courant passait plutôt bien entre nous deux.

— Bon, c’est quoi cette histoire de couleurs sur facebook?

— Normalement je ne devrais pas te le dire.

— Pourquoi ça? Toutes les filles jouent à ce jeu, ça ne peut pas être si secret que ça!

— C’est comme ça. On ne doit pas le dire. Mais t’es mignon, et je vais faire une exception.

Amelle s’est collée contre moi, m’a saisi la main et m’a susurré à l’oreille:

— On met la couleur de nos soutien-gorges. Au début c’était contre le cancer du sein, je crois, mais ça s’est transformé en jeu.

Son souffle chaud me procurait des frissons.

— C’est le téléphone arabe, en quelque sorte.

Elle s’est levée, livide, puis rouge — comme son statut du jour, et donc, j’imagine, comme son soutif — et s’est mise à crier.

— Qu’est-ce t’as contre les arabes, enfoiré d’ta race?

J’ai été surpris, j’avoue. Je ne m’attendais pas à une telle réaction. J’ignorais même, comme elle me l’a appris plus tard, que son prénom était d’origine arabe (il signifie “Espoir”). J’ai fait appel à tout mon charme pour lui expliquer ce jeu d’enfant qui transforme une phrase, au fur et à mesure de sa transmission.

Amelle s’est calmée et nous avons passé encore de longues heures à discuter de tout et de rien. Je l’ai raccompagnée chez elle, elle m’a invité à boire un dernier verre…

Au petit matin, en marchant dans les rues encore endormies, je ne savais pas quel serait son statut du jour sur facebook: quand je suis parti elle n’avait toujours pas remis de soutien-gorge.


Si vous aussi vous voulez draguer avec succès sur Facebook, jetez un coup d’oeil à la méthode d’un copain. Ca en vaut la peine.

Femme à iPhone

Cachez cet iPhone que je ne saurais voir.

Christine, une longue brune d’une trentaine d’années, vivait la tête plongée sur son téléphone portable. Elle envoyait des textos à tous ses amis, à toutes ses copines, à sa grand-mère et à qui d’autre voulait bien lui répondre.

Elle avait pourtant un physique à couper le souffle, à faire fondre les coeurs comme des crèmes glacées en plein soleil. Il me la fallait. Après tout, me disais-je,  tant mieux si elle ne remarque pas mes cheveux grisonnants et ma petite bedaine naissante. Christine a à peine levé les yeux vers moi, lorsque je me suis assis à sa table. Les rues de la capitale bourdonnaient d’activité autour de nous.

Sans même me présenter, j’ai entamé la conversation:

— Alors c’est ça, un iPhone?

— D’où vous débarquez, vous?

— Je reviens d’une expédition dans les jungles de Bornéo. Je n’ai pas eu l’occasion de m’intéresser aux avancées technologiques, ma belle.

Elle a posé son engin tape-à-l’oeil et m’a cette fois-ci dévisagé. Ses yeux étaient les plus clairs que j’aie jamais eu la chance de contempler. Mon mensonge l’avait déstabilisée, elle ne savait plus quoi faire de ses mains. Sa gauche caressa le contour de son téléphone, mais sa droite s’est avancée vers moi.

— Vous êtes allé dans la jungle?

— Oui, pour une mission archéologique dangereuse, qui a duré deux ans.

— Comme Indiana Jones?

Ah les jeunettes! J’ai aquiescé, inventé mille détails plus improbables les uns que les autres et l’ai emmenée au restaurant.

Son iPhone de malheur trônait en bonne place à côté de son couteau, et elle y tapotait régulièrement de courts textos. Ou des tweets, allez savoir. En bon gentleman, j’évitais de regarder ce qu’elle écrivait. Elle ne s’est pas excusée une seule fois, la bougresse.

Christine a parlé d’elle, entre le Chateaubriand et le dessert. Sa vie tournait autour de son téléphone. Elle avait une application pour tout, et quand enfin elle découvrait un domaine dans lequel son iPhone n’était pas doué, elle s’attelait à développer elle-même l’application qui comblerait ce manque. La belle bouffait du code comme moi je bouffe de la femme.

La note payée, je suis parti au bras de la serveuse, laissant Christine seule à notre table. Elle n’a pas réagi à mon départ. Elle ne l’a peut-être même pas remarqué.

J’imagine qu’elle avait une application pour me remplacer pour la suite de la soirée, de toute façon.

Les orchidées sont des fleurs très fragiles. Elles ont besoin d’eau et de lumière, mais donnez-en leur un peu trop et elles meurent. Aline était comme elles. Je l’avais cueillie dans une serre, où elle entretenait ses orchidées. Je visitais les lieux un peu par curiosité, un peu parce qu’il me fallait un bouquet original pour un rendez-vous galant le soir-même.

Aline m’avait immédiatement séduite. Vêtue d’un blanc immaculé au milieu des phalaenopsis, elle souriait en arrosant ses protégées. Elle avait le port altier de la noblesse mais ses habits anodins fleuraient bon la modestie.

La fragilité se trahissait dans son regard. J’avais envie de la protéger, de la mettre à mon tour sous serre, à l’abri des intempéries, des maladies et des nuisibles en tout genre.

Je lui ai demandé des conseils sur les orchidées. J’enchainais les “Et comment les soigne-t-on?” et les “Quelle quantité d’eau exactement leur donnez-vous?” et les “mais il leur faut une température constante?” et tout ce qui me passait par la tête. Elle avait réponse à toutes mes questions, une véritable encyclopédie. Les orchidées n’avaient aucun secret pour elle, elle aurait pu m’en parler toute la journée, et jusque tard dans la nuit.

Ce que je n’ai pas tardé, vous commencez à me connaitre, à lui proposer. Elle a accepté d’en discuter autour d’une tasse de thé, une fois qu’elle aurait terminé son travail. Je me suis précipité chez moi, me suis douché trois fois et ai revêtu une tenue un peu plus classe.

Nous avions rendez-vous dans un tea-room à côté des serres où elle travaillait. L’endroit était vide. Je n’ai jamais aimé arriver le premier lors d’un rencard.

Je n’avais rien apporté pour elle. Après tout, qu’offre-t-on à une fleuriste? Je commençais à m’impatienter quand elle est enfin arrivée, trottant de ses jamabes élancées jusqu’à ma table.

Elle s’est excusée pour son retard, je lui ai saisi la main et l’ai à nouveau questionnée sur ses précieuses orchidées, comme si nous ne nous étions jamais quittés.

Je passerai sous un voile de pudeur ce qui s’est passé ce soir-là, mais nous avons tous les deux été très satisfaits de notre soirée.

Je suis resté plusieurs semaines avec Aline, ce qui pour moi relevait de l’exploit. L’équilibre précaire de notre relation me fascinait. Tant que nous parlions de fleurs, tout allait pour le mieux. Mais sitôt que nous abordions des sujets plus ordinaires, le dialogue tournait en dispute.

Elle se vexait pour un rien et tout était prétexte à la bagarre. Si je lui laissais trop de libertés, elle râlait que je l’ignorais et menaçait de me quitter, mais dès que je l’appelais ne serait-ce qu’une fois par jour, elle se plaignait que je l’étouffais. Pareil avec les cadeaux. Si je au bout de trois jours je ne lui avais rien offert, elle s’en offusquait, mais si j’avais le malheur de la couvrir de présents, elle me reprochait mon empressement en me lançant des “Je ne suis pas une fille qu’on achète, moi!”

J’ai déployé des trésors d’ingéniosité pour la garder. Le défi m’amusait. J’ai toujours aimé le danger, et là ma marge de manoeuvre était très faible. Dès que j’ai su qu’Aline, domptée, resterait toujours à mes côtés, aussi longtemps que je le voudrais, je me suis lassé d’elle.

De temps en temps, je repense à elle. Et quand sa fragilité me manque trop, je vais chez le fleuriste du coin m’acheter une  orchidée. Elle meurt en quelques semaines, généralement.

Je suis plus doué avec les femmes qu’avec les fleurs.

En cette ère de discours écologistes, alors que le respect de la planète prime (ou devrait primer si l’on en croit les médias), et malgré l’urgence sous-entendue, le gaspillage a ses bénéfices. Jamais je n’aurais pu séduire tant de femmes si je n’avais pas fait couler tant de litres d’eau sous ma douche.

Comme la plupart des séducteurs en série, je me douche en trois étapes:

  • La première n’est qu’un décrassage superficiel, et inclut un savonnage complet, ainsi qu’un rincage méthodique.
  • La deuxième enlève les résidus sournois et n’a pas droit au moindre raccourci ou à la moindre économie. J’utilise donc la même quantité de gel-douche.
  • La troisième et capitale étape gaspille tout autant de savon et d’eau que les deux étapes précédentes réunies. Elle sert à incruster durablement le parfum dans les pores de la peau.

Les femmes aiment les hommes qui sentent bon. Mais il n’y a rien de plus désagréable qu’une mauvaise odeur légèrement dominée par un parfum corsé.

Lavez-vous sans compter, si vous voulez séduire. Consolez-vous en comparant l’impact de votre conduite à celui de la célébrité qui va faire ses courses en jet privé.

La planète survivra.

Un chant pour Coraline

Coraline vivait dans une ferme. Tous mes amis se moquaient d’elle, car elle avait le langage des gens de la campagne, et les jambes légèrement arquées. Ses yeux de braise, toutefois, dévastaient les coeurs.

Je l’avais invitée à m’accompagner à une répétition d’un groupe de punk-rock dont je connaissais vaguement les membres. Nous avions traversé des abris anti-atomiques reconvertis en salles de répèt’ pour nous écrouler sur des gigantesques coussins aux motifs bariolés. La musique secouait nos tympans et empêchait toute conversation. Nous dûmes recourir au langage des signes, qu’aucun d’entre nous ne connaissait. Nous inventâmes donc notre propre langue, en une sorte de jeu de mime. Les gestes explicatifs, sous les regards amusés des musiciens bardés de cuir, dérapèrent vite en caresses.

Le chanteur improvisa des paroles adaptées à la situation, et bien que vulgaire nous permit d’économiser quelques étapes dans le jeu de la séduction.

Lors de la pause “pétards”, pendant que le bassiste roulait un énorme joint, le chanteur s’approcha de nos deux corps enlacés et nous remercia de lui avoir inspiré une nouvelle chanson. Il nous confia cependant qu’il n’appréciait pas notre rapidité. Elle le choquait. Il nous expliqua qu’il avait grandi dans une famille très stricte, et que bien que rebelle à toute forme d’autorité, il en avait hérité des principes.

Ce type émacié, dans ses jeans troués et son perfecto aux zippers surabondants, tenta de nous inculquer des rudiments de morale. Coraline riait, et je doute qu’elle n’ait entendu ne serait-ce que la moitié des propos du chanteur, et moi j’acquiescais, sérieux comme on l’est quand on a quatre ans de plus qu’un ado de dix-sept ans. Je le méprisais. Il avait raison le bougre. J’étais d’accord avec lui: dans un monde idéal, on ferait la cour pendant des semaines, on se frôlerait, on s’éviterait, on se chercherait avant de se trouver des lunes plus tard. Le monde dans lequel nous vivions par contre, avec le rythme effréné qu’essayaient d’imposer les médias, ne me permettait pas cette faiblesse. Il fallait que j’aime, et vite.

Je repense à Coraline et à ce chanteur efflanqué à chaque fois que j’entends un morceau de punk-rock. Ma jeunesse n’est plus qu’une ombre, mais les paroles de ce loubard résonnent encore dans mes oreilles.

Ses paroles et le rire de Coraline.

Samantha à nouvel-an

Samantha a tout pour plaire. Elle est belle, jeune, fine, dynamique, intelligente. Les hommes tombent à ses pieds et les femmes la jalousent. Comme elle est la fille d’un riche industriel, elle n’a aucun souci financier et se permet les tenues les plus coûteuses. Résultat: elle est tout le temps renversante.

Nous étions quelques amis pour un repas à l’occasion de la nouvelle année. La première bouteille de champagne n’avait pas encore été débouchée que Samantha déjà vacillait. Son seul défaut, voyez-vous, est un goût très prononcé pour l’alcool.

Tous les yeux se braquèrent sur elle lorsqu’elle grimpa, à 21h à peine, sur la table du salon et entreprit de se tortiller au rythme des mélodies festives. Elle souriait, comme en extase. Tous sans exception la regardaient. Elle aimait ça.

J’avais eu l’occasion, il y a quelques mois, de discuter avec elle. Elle s’était confiée à moi, dans un rare instant de faiblesse. Elle était alors consciente d’avoir un problème, mais n’avait pas la force de le résoudre. “J’assume”, m’assura-t-elle. “J’en crèverai peut-être, mais ils ne pourront jamais dire que j’ai réclamé de l’aide”.

J’essayai de lui expliquer que les hommes adorent voir l’objet de leurs désirs fragilisé, et qu’elle gagnerait encore en prestige en cherchant à se débarasser de ce fardeau. Mais elle balaya mes conseils d’un baiser fougueux.

Hier soir, Samantha tomba de la table, une bouteille de Vodka à la main. Les commentaires de ceux qui ne bondirent pas à son secours furent sans équivoque. La belle inspirait la pitié.

L’ambulance arriva, dans un cortège de lumières glaciales dans lesquelles dansaient les flocons de neige. Les brancardiers emmenèrent Samantha, qui s’en sortira, et recommencera.

On a tous une ex qu’on ne parvient pas à oublier. Une de mes ex-copines, Irina, une femme superbe, a mis des années à disparaître de mes pensées. Chaque nuit, que je sois seul ou dans les bras d’une autre, son souvenir me hantait. J’avais beau être amoureux de sa remplaçante, renouer avec mon ex me semblait la seule voie d’action possible.

Je voulais la reconquérir, mais une part de moi s’y refusait. J’ai hésité, tergiversé de nombreux mois. Larmoyer sur son sort, surtout après une rupture, est le pire moyen de ramener une ex dans ses bras. J’en étais conscient.

Un jour pluvieux de novembre, j’ai balayé toutes les objections. J’allais récupérer mon ex. C’en était devenu une obsession. Les nouvelles copines n’avaient plus de goût, plus d’odeur, plus de texture. Seul m’importait Irina. A chaque fois que je croisais une rousse aux longs cheveux, je croyais la voir.

Je lui ai téléphoné. Je suis quelqu’un de direct, je n’aime pas tourner autour du pot, lorsque je discute avec des femmes. D’une voix déterminée, je lui ai dit “Je veux te récupérer”. Elle a ri, puis sans un commentaire, a raccroché. Enragé, j’ai enfilé mon trench-coat et je suis sorti sous la pluie battante.

“Elle croit qu’elle ne veut plus de moi, mais elle se trompe”, me répétais-je en m’approchant de son domicile. Je n’avais pas de plan précis en tête, mais j’étais maintenant résolu à tout essayer pour la récupérer, sauf à m’humilier. Non, je resterais digne, quoi qu’il advienne.

J’ai arpenté le trottoir devant l’immeuble d’Irina pendant des heures. Je m’imaginais mon ex à la fenêtre, en train d’hésiter sur la conduite à adopter, puis descendre quatre à quatre les escaliers pour venir en larmes me retrouver.

Elle n’est pas venue.

Quand le destin s’acharne sur soi, on a deux possibilités: persévérer ou abandonner. Je suis plutôt du genre obstiné.

Et puis un soir, alors que je passais, comme à mon habitude depuis quelque temps, devant chez mon ex, j’ai eu une illumination. Ces moments de génie, quand ils vous sautent dessus, vous remplissent d’un sentiment inégalable. Pour la récupérer, j’allais lui montrer tout ce qu’elle perdait.

J’ai donné rendez-vous, chaque soir pendant une semaine, à une fille différente, devant chez Irina. Nous nous balladions dans sa rue, nous nous y embrassions. Je prétextais devoir rester dans ce quartier par obligation professionnelle, étant détective privé. La fille tombait dans le panneau et acceptait de rester au froid en ma compagnie.

La semaine suivante, Irina m’a téléphoné. Elle voulait que nous donnions encore une chance à notre couple. J’avais réussi. J’avais récupéré mon ex.

Parfois les anciennes copines font d’agréables souvenirs, au point qu’on en perd la raison, mais quand on se remet avec, on se rend compte que la réalité est nettement moins agréable que le rêve. Deux jours plus tard, je l’ai plaquée à nouveau. Je ne l’ai jamais rappelée.

Soirée de gala pour Maya

Maya, blonde radieuse dans sa tenue de soirée noire, bourdonnait de bonheur. Ma petite abeille butinait d’homme en homme, comme à la recherche du parfait nectar. Elle tenait à la main une flûte de champagne qu’elle sirotait de temps en temps, entre deux courbettes. Elle souriait, mais se renfermait dès qu’on l’approchait. En redoutable prédatrice, c’est elle qui choisissait ses victimes, et elle ne tolérait pas qu’on lui fasse l’affront de l’aborder. Elle devenait alors glaciale et fusillait du regard l’impudent imprudent.

Je l’observais, appuyé contre une des colonnes torsadées de l’opéra, un cigare au coin des lèvres. Je fumais encore, à l’époque, comme la plupart des jet-setters auxquels je tentais de ressembler. Elle m’amusait. La voir danser au milieu de ces pingouins en costume et se prendre pour une princesse la rendait à mes yeux plus ridicule que précieuse, mais la difficulté apparente de la conquête me la rendait indispensable.

Maya compensait sa taille modeste par une poitrine prodigieuse. Je n’ai jamais su si le bistouri du chirurgien y était pour quelque chose, mais l’examen approfondi que je lui ai fait subir par la suite ne m’en a jamais apporté la preuve désirée. Sa voix cristalline se muait en rugissement de colère en moins de temps qu’il n’en faut pour dire “arrogance”, et elle passait du rire au froncement de sourcils avec une aisance déconcertante.

Ayant suivi ses évolutions une bonne heure durant, je m’approchai enfin de la bête, sans geste brusque, le regard fixé ailleurs, sur une prétendante moins belle mais moins farouche. Le gibier tomba dans le piège et ne sentit pas le danger. Une expression mystérieuse sur le visage, je me retournai vers la demoiselle et lui offrit un commentaire pertinent sur sa robe. Que le lecteur me pardonne, j’ai oublié les propos exacts.

Je garderai par contre le souvenir de la deuxième phrase que je lui adressai à tout jamais. “Qui donc est cette ravissante jeune fille là-bas? Auriez-vous l’amabilité, vous qui semblez connaître tout le monde ici, de me la présenter?”

Maya se figea. Une grimace d’incompréhension traversa son visage délicatement maquillé de tons violets. La jalousie remplaça cependant bien vite sa première réaction. Enfin, la détermination à conquérir les faveurs de cet arrogant qui se permettait de lui préférer une quelconque brune au décolleté plongeant prit le contrôle de tout son être. Ses mains, d’abord tremblantes, posèrent la coupe de vin pétillant sur une table basse et se refermèrent en un poing déterminé. Sa respiration s’accéléra, ainsi, je le supposai, que son pouls. “Elle? Vous avez bon goût” commença-t-elle d’une voix calme, “mais je dois vous prévenir qu’elle se remet à peine d’une maladie quelque peu embarassante.” Oh perfide Maya!

Nous rîmes quelques instants des malheurs imaginaires de cette femme de mauvaise vie qui ne m’attirait pas le moins du monde et nous sympathisâmes rapidement. Je la ferrais comme un poisson, lâchant parfois la ligne en me plongeant dans ses yeux, en succombant à son rire contagieux, et durcissant à d’autres moments mon emprise, en laissant mon regard vagabonder sur une séductrice voisine. Ce petit jeu dura près de deux heures. Epuisée, incapable de résister, elle s’abandonna vers minuit au creux de mes bras.

Nous sortîmes et regagnâmes mon hôtel dans la limousine que j’avais louée pour l’occasion.

Je la revis quelques fois, lors de soirées semblables, mais elle semblait avoir perdu de sa fougue, et soupirait souvent en me lançant des regards qu’elle voulait sans doute discrets mais paradoxalement remarqués. Je ne cédai jamais à ses avances, mais je m’amusai à la reconquérir quelques fois.

Combien de fois avez-vous entendu cette expression? Je ne sais pas vous, mais moi elle m’énerve. La beauté n’est jamais intérieure, puisque la beauté est ce qui se perçoit par la vue. Oh, je ne joue pas seulement sur les mots, mais il faut utiliser un vocabulaire précis, si nous voulons jouer dans la même cour. J’ai rencontré bien des femmes, et certaines ne correspondaient pas forcément aux canons que les magazines et la télévision voudraient nous imposer. Dieu merci! La mode change, et ce qui attire aujourd’hui dégoutera demain.

Il y a plus que la beauté. La sensibilité, l’intelligence, le charme, fonctionnent à des niveaux plus profonds que la simple perfection plastique. Ces qualités peuvent transformer une femme au point de la rendre indispensable au mâle alpha de base. Mais ce n’est pas de la beauté. Laissons cette dernière parmi ses amies superficielles et intéressons-nous au coeur de ces demoiselles.

Des trésors de douceur émanent de tendres filles au physique que certains qualifieraient d’ingrat mais sont à même de rassasier la soif d’un homme. Que d’heureuses journées passées dans les bras de ces perles précieuses à la richesse intérieure. Voilà un terme approprié et moins galvaudé.

On ne séduit pas pour impressionner ses amis, mais pour répondre à un besoin personnel. Et si ce besoin disparait en compagnie d’un laideron, que vous importe? Fermez les yeux. Vous ne verrez jamais cette beauté intérieure, mais qui sait, en creusant un peu, quels trésors vous trouverez?

Articles Précédents »

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.