Aurore avait dix-sept ans et moi aussi. Nous étions insouciants, nous nous balladions sur la plage, côte à côte, et le bruit des vagues meublait nos silences. Des petits groupes de fêtards, autour de nous, dansaient à la lueur des feux de joie qu’ils avaient allumés en début de soirée, il y a de cela bien des heures. Nous nous étonnions que ces brasiers n’aient pas encore dépéris.
Par moments, quand nous n’avions plus envie de marcher, ou que nous ne trouvions plus les mots justes, nous nous asseyions à même le sable, et je chantais à ma douce les mélodies que ses yeux clairs m’inspiraient. Oh, les paroles n’étaient jamais très évoluées; on a beau toujours être poète, à dix-sept ans, les demoiselles ne regardent pas aux mots, mais au coeur. Ou plutôt à ce qu’elles croient être le coeur.
Aurore soupirait de contentement. Les mots parlaient de sa beauté, et la vanité lui réchauffait les joues, qu’elle avait rebondies. L’anorexie n’était pas encore à la mode, à l’époque, et les formes arrondies de la belle, sans être proéminentes, se laissaient deviner sous les tissus à demi transparents.
La Camargue, tapie dans l’ombre derrière nous, se taisait. Loin des feux, l’air du large nous rafraichissait, et Aurore se collait à moi, m’enlaçait pour se réchauffer. Il faisait bon, en ce temps-là, caresser les rêves en même temps que les cheveux de sa compagne d’un soir. La guitare posée, nous nous imaginions dix ans plus vieux, heureux comme des bourgeois. Nous refaisions le monde, déçu de celui qui nous entourait, inconscients de sa beauté endormie.
Nous avons pris conscience d’avoir vécu un instant magique lors du lever de soleil sur la méditerranée, lorsqu’un vol de flamands roses a traversé le disque rougeoyant. Nous avons tremblé, d’émotion plus que de froid. Nous avons échangé un baiser timide, du bout des lèvres, effrayés à l’idée de briser la magie de l’instant. Nos doigts se sont effleurés et nous nous sommes quittés, dans le scintillement des vagues moussues. Nous ne nous sommes jamais revus.
Et jamais plus je n’ai vu d’aurore semblable.
