Maya, blonde radieuse dans sa tenue de soirée noire, bourdonnait de bonheur. Ma petite abeille butinait d’homme en homme, comme à la recherche du parfait nectar. Elle tenait à la main une flûte de champagne qu’elle sirotait de temps en temps, entre deux courbettes. Elle souriait, mais se renfermait dès qu’on l’approchait. En redoutable prédatrice, c’est elle qui choisissait ses victimes, et elle ne tolérait pas qu’on lui fasse l’affront de l’aborder. Elle devenait alors glaciale et fusillait du regard l’impudent imprudent.
Je l’observais, appuyé contre une des colonnes torsadées de l’opéra, un cigare au coin des lèvres. Je fumais encore, à l’époque, comme la plupart des jet-setters auxquels je tentais de ressembler. Elle m’amusait. La voir danser au milieu de ces pingouins en costume et se prendre pour une princesse la rendait à mes yeux plus ridicule que précieuse, mais la difficulté apparente de la conquête me la rendait indispensable.
Maya compensait sa taille modeste par une poitrine prodigieuse. Je n’ai jamais su si le bistouri du chirurgien y était pour quelque chose, mais l’examen approfondi que je lui ai fait subir par la suite ne m’en a jamais apporté la preuve désirée. Sa voix cristalline se muait en rugissement de colère en moins de temps qu’il n’en faut pour dire “arrogance”, et elle passait du rire au froncement de sourcils avec une aisance déconcertante.
Ayant suivi ses évolutions une bonne heure durant, je m’approchai enfin de la bête, sans geste brusque, le regard fixé ailleurs, sur une prétendante moins belle mais moins farouche. Le gibier tomba dans le piège et ne sentit pas le danger. Une expression mystérieuse sur le visage, je me retournai vers la demoiselle et lui offrit un commentaire pertinent sur sa robe. Que le lecteur me pardonne, j’ai oublié les propos exacts.
Je garderai par contre le souvenir de la deuxième phrase que je lui adressai à tout jamais. “Qui donc est cette ravissante jeune fille là-bas? Auriez-vous l’amabilité, vous qui semblez connaître tout le monde ici, de me la présenter?”
Maya se figea. Une grimace d’incompréhension traversa son visage délicatement maquillé de tons violets. La jalousie remplaça cependant bien vite sa première réaction. Enfin, la détermination à conquérir les faveurs de cet arrogant qui se permettait de lui préférer une quelconque brune au décolleté plongeant prit le contrôle de tout son être. Ses mains, d’abord tremblantes, posèrent la coupe de vin pétillant sur une table basse et se refermèrent en un poing déterminé. Sa respiration s’accéléra, ainsi, je le supposai, que son pouls. “Elle? Vous avez bon goût” commença-t-elle d’une voix calme, “mais je dois vous prévenir qu’elle se remet à peine d’une maladie quelque peu embarassante.” Oh perfide Maya!
Nous rîmes quelques instants des malheurs imaginaires de cette femme de mauvaise vie qui ne m’attirait pas le moins du monde et nous sympathisâmes rapidement. Je la ferrais comme un poisson, lâchant parfois la ligne en me plongeant dans ses yeux, en succombant à son rire contagieux, et durcissant à d’autres moments mon emprise, en laissant mon regard vagabonder sur une séductrice voisine. Ce petit jeu dura près de deux heures. Epuisée, incapable de résister, elle s’abandonna vers minuit au creux de mes bras.
Nous sortîmes et regagnâmes mon hôtel dans la limousine que j’avais louée pour l’occasion.
Je la revis quelques fois, lors de soirées semblables, mais elle semblait avoir perdu de sa fougue, et soupirait souvent en me lançant des regards qu’elle voulait sans doute discrets mais paradoxalement remarqués. Je ne cédai jamais à ses avances, mais je m’amusai à la reconquérir quelques fois.
