Coraline vivait dans une ferme. Tous mes amis se moquaient d’elle, car elle avait le langage des gens de la campagne, et les jambes légèrement arquées. Ses yeux de braise, toutefois, dévastaient les coeurs.
Je l’avais invitée à m’accompagner à une répétition d’un groupe de punk-rock dont je connaissais vaguement les membres. Nous avions traversé des abris anti-atomiques reconvertis en salles de répèt’ pour nous écrouler sur des gigantesques coussins aux motifs bariolés. La musique secouait nos tympans et empêchait toute conversation. Nous dûmes recourir au langage des signes, qu’aucun d’entre nous ne connaissait. Nous inventâmes donc notre propre langue, en une sorte de jeu de mime. Les gestes explicatifs, sous les regards amusés des musiciens bardés de cuir, dérapèrent vite en caresses.
Le chanteur improvisa des paroles adaptées à la situation, et bien que vulgaire nous permit d’économiser quelques étapes dans le jeu de la séduction.
Lors de la pause “pétards”, pendant que le bassiste roulait un énorme joint, le chanteur s’approcha de nos deux corps enlacés et nous remercia de lui avoir inspiré une nouvelle chanson. Il nous confia cependant qu’il n’appréciait pas notre rapidité. Elle le choquait. Il nous expliqua qu’il avait grandi dans une famille très stricte, et que bien que rebelle à toute forme d’autorité, il en avait hérité des principes.
Ce type émacié, dans ses jeans troués et son perfecto aux zippers surabondants, tenta de nous inculquer des rudiments de morale. Coraline riait, et je doute qu’elle n’ait entendu ne serait-ce que la moitié des propos du chanteur, et moi j’acquiescais, sérieux comme on l’est quand on a quatre ans de plus qu’un ado de dix-sept ans. Je le méprisais. Il avait raison le bougre. J’étais d’accord avec lui: dans un monde idéal, on ferait la cour pendant des semaines, on se frôlerait, on s’éviterait, on se chercherait avant de se trouver des lunes plus tard. Le monde dans lequel nous vivions par contre, avec le rythme effréné qu’essayaient d’imposer les médias, ne me permettait pas cette faiblesse. Il fallait que j’aime, et vite.
Je repense à Coraline et à ce chanteur efflanqué à chaque fois que j’entends un morceau de punk-rock. Ma jeunesse n’est plus qu’une ombre, mais les paroles de ce loubard résonnent encore dans mes oreilles.
Ses paroles et le rire de Coraline.
